Les lieux-dits (Microtoponymes)
Les lieux-dits, appelés aussi microtoponymes, sont des signes linguistiques qui désignent des sections de territoire, à très basse échelle. Ils se se sont fossilisés sur le cadastre de l'époque napoléonienne, posés sur des plans, associés à des sections cadastrales et à des numéros de parcelles. Mais les lieux-dits ne sont pas exclusivement des appellations qui identifient un territoire, ceux-ci établissent des liens mémoriels avec l'histoire rurale et l'histoire urbaine.
On distingue plusieurs catégories de lieux-dits : Agronyme (terroir) ; hydronyme (eau) ; lithonyme (pierre) ; odonyme (rues) ; phytotoponyme (végétation). Tous portent un sens, voire plusieurs sens, et se sont perpétués avant leur inscription cadastrale, en opérant des mutations.
A la suite, vous trouverez :
→ Quest-ce que la microtoponymie ?
→ Les hameaux de la paroisse des Bordes, microtoponymes ou
toponymes ?
→ Mardelin - Merdelin ou Pied-Gras, à Chaumot ?
→ La Fontaine aux Aveugles, sur le finage de Bourrienne.
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Acte du 10 juillet 1576, vente de vigne
à Chassy, AD Yonne, 3 E 6/405.
(Photographie © Alain Noël).
Qu'est-ce que la microtoponymie ?
Lieu-dit Froidure au finage de Chassy (10 juillet 1576, AD Yonne, 3 E 6/405)
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La microtoponymie est l'étude des lieux-dits appelés aussi microtoponymes. Elle est pratiquée par les historiens et les linguistes, selon des approches et des objectifs différents.
Les recherches en matière de toponymie sont autant utiles à l'histoire qu'à la Linguistique. Il est pourtant rare que les méthodes scientifiques se rencontrent pour explorer les mêmes sujets. Pourtant, il serait très utile que les historiens et les linguistes ouvrent en cette matière un champ d'interdisciplinarité.
Dans bien des cas les méthodes sont faussées par l'absence presque totale de prise en considération des principes créateurs qui environnent toponymes et microtoponymes. Les linguistes considèrent trop souvent les corpus qu'ils ont à leur portée comme des données fiables reflétant l'étendue d'un système dialectal, ou bien encore évoluant en obéissant aux lois de la phonétique romane, ce qui n'est pas toujours vrai si l'on tient compte du fait que le cadastre dit napoléonien qui leur sert de fonds est un registre de faible densité, déformé par les géomètres. Les historiens quant à eux manipulent cette matière lorsqu'ils en ont besoin. On cherchera à accréditer que tel lieu-dit la Motte, est forcément la trace d'une ancienne motte féodale, sans considérer que ce terme peut être le produit d'une désignation variable, inspirée par exemple par un nom de personne.
Dans la majeure partie des approches que nous avons rencontrées, on ne fait d'ailleurs aucune distinction entre les noms de lieu qui désignent un vaste territoire (une paroisse, une seigneurie) et les lieux-dits qui désignent des endroits moins étendus (un champ, une prairie, un bois). On devrait pourtant appeler les premiers macrotoponymes et les distinguer de la plupart des seconds, les microtoponymes. Pour bien des auteurs les noms de lieu qui ont été relevés pour la plupart à partir d'un cadastre fautif, façonné au XIXe siècle, dérivent d'une création médiévale, voire antique, sans en connaître ni les virtualités créatrices ni les nombreuses déformations.
Or de nombreux lieux-dits sont le reflet de situations récentes que l'usage a agrémenté au cours du temps, modifiant la structure linguistique en fonction de la compréhension qu'en avaient autrefois les scripteurs : notaires, greffiers ou arpenteur. Travailler sur les étapes linguistiques d'un nom de lieu est beaucoup plus effiscient que de statuer définitivement sur son origine à partir d'un faible échantillon. On y découvre le registre fossilifère des lieux-dits avec ses déformations liées à des situations intermédiaires, pleinement linguistiques et surtout pleinement historiques.
C'est sur ce sujet très riche qu'Alain Noël a travaillé, en soutenant une thèse de doctorat se fondant sur la microtoponymie de la forêt d'Othe, qui a trouvé un aboutissement dans un ouvrage publié aux éditions Honoré Champion en 2002 : Les lieux-dits, essai d'archéologie verbale, la forêt d'Othe à l'âge moderne préfacé par le professeur Yves-Marie Bercé.
Dans cet ouvrage l'auteur insiste sur la faculté de déformation des lieux-dits comme étant la conséquence d'un système de représentation de l'âge moderne (XVe-XVIIIe siècles). Les lieux-dits repérés dans des sources archivistiques variées sont les signes de la perception des paysages et des usages ; paysages et usages qui sont loin d'être immuables. Dès lors il n'est plus question d'attribuer une origine certaine à telle appellation mais de dévoiler la multiplicité des sens qui la compose en travaillant comme un archéologue à travers la poussière des archives
Quelques exemples permettent d'observer l'importance de ces traces dans l'espace agraire. Elles résonnent presque toujours comme des métaphores du paysage, qui nous renvoient à un imaginaire et à une sensibilité dont la fertilité a été perdue lorsque l'on a décidé de figer les lieux-dits dans les sections cadastrales.
Le processus existe ainsi à travers le lieu-dit la Main du Glaive, identifié à Marolles le 25 février 1604 (AD Yonne, 3 E 1/219), dans un acte où Edmond Bazarne, manouvrier en ce lieu cède à maître Pierre Le Clerc, contrôleur pour le roi en l’élection de Tonnerre, la moitié d'un arpent de terre, au finage de Marolles, tenant aux hoirs feu André Jubelin, aux mineurs de feu Claude Davion, à Nicolas Marlieu et à Jean Le Jay. Que peut-on y lire de spécifique? La trace d'une borne métaphoriquement liée à l'autorité de justice? La forme d'une pierre, d'un arbre, ou d'un relief évoquant l'image d'un poing serré autour d'un glaive ? La déformation d'une autre expression à partir de similitudes phoniques? Si l'on ne parvient pas à déterminer l'origine de ce lieu-dit, on sera satisfait de ce saisissement qui dessine les contours d'un territoire fortement imprégné par une image protectrice en un temps où l'incertitude de l'autorité civile plane sur presque tous les terroirs.
En est-il de même pour le Chêne à l'Ermite, trouvé dans un acte du 29 novembre 1600 (AD Yonne, 3 E 6/341), par lequel Christophe Regnauldin, laboureur à Saint-Bris, époux de Jeanne Belin, vend à maître Jean Deschamps, procureur au bailliage d’Auxerre, un arpent et demi de terre, au finage de la Brosse? Un ermite a-t-il existé autrefois près de cet arbre ou bien le territoire était-il en la possession d'un homme dont le patronyme était tout bonnement L'Ermite? Dans les deux cas les virtualités se rassemblent pour n'envisager qu'une seule image, celle de l'anachorète qui pose pour la postérité afin qu'on lui façonne un portrait à côté de l'arbre gigantesque.
C'est ainsi, les lieux-dits engendrent des mythologies et ce sont rarement les mythologies qui engendrent les lieux-dits.
Les Hameaux de la paroisse des Bordes
microtoponymes ou toponymes ?
Extrait du plan cadastral des Bordes de 1837 - La Grange-aux-Malades
(AD Yonne, 3 P 5436/5, section B1 du Clos-Aubry)
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Fiche d’archéologie verbale, éditée dans la Page du Chercheur n° 20
Parmi les documents que nous avons relevés pour étayer notre étude sur la communauté des Bordes, il y a cet acte du 2 février 1651 [1], qui met en évidence douze hameaux de la paroisse, que sont Bois Bourdin et la Borde Jean Germain, les Fourneaux, Jumeaux, la Grande Fontaine, la Grange aux Malades, la Grenerye, la Terre aux Potz, le Cloz Aubry, Maurepas, Toutifault, Villefroidde. Ces hameaux correspondent à des secteurs bien identifiés. Leurs dénominations n’ont presque pas bougé depuis cette période, hormis une orthographe un peu différente, et le cas particulier de la Borde Jean Germain devenue la Borde Jean Jalmain, par l’attraction du patronyme Jalmain, répandu au moment de la fixation cadastrale.
Chaque nom de lieu est le reflet d’une situation particulière et peut trouver une explication soit fonctionnelle, soit paysagère. La Terre aux Pots est par exemple une récurrence d’un site d’extraction d’argile que l’on relie aisément à l’artisanat de la céramique, qui se pratiquait encore au XVIe siècle à Dixmont. Il en va de même du site des Fourneaux (fours à chaux). D’autres noms de lieu sont conformes à la situation paysagère : la Grande Fontaine et Villefroide bornent respectivement une source et le fond d’un vallon.
Certains lieux-dits sont dotés d’un vocabulaire datable pour désigner des sites spécifiques : la Borde Jean Germain délimite un type d’exploitation médiévale sous forme de terrage en lien avec un propriétaire terrien connu dans la vallée de Saint-Ange au XIVe siècle ; le Clos Aubry circonscrit un enclos viticole, sur lequel l’exploitant ou le propriétaire a laissé son empreinte.
La métaphore intervient dans deux cas particuliers : Maurepas, le lieu qui nourrit mal son homme ; Toutifaut, endroit si aride qu’il faut tout y apporter. Quant à la Grenerie, ce lieu-dit a deux origines possibles : la ferme des Grenet ou l’endroit qui fut ensemencé après un vaste essartage qui aurait marqué les esprits.
Trois lieux-dits méritent une attention particulière : Bois Bourdin, Jumeaux et la Grange aux Malades.
Bois Bourdin désigne un finage forestier ayant appartenu au Moyen Age à un nommé Bourdin.
Jumeaux bénéficie d’un réinvestissement étymologique à partir d’une forme plus ancienne : Gy Meaux, attestée au XVIe siècle. Gy appartient à une classification de toponymes gallo-romains, formé à partir d’un nom d’homme, Gaius, suivi du suffixe -acum, que l’on trouve par exemple dans le toponyme Gy-l’Evêque. Toutefois, pour valider cette évolution, il faudrait découvrir davantage d’occurrences du lieu-dit, depuis le Moyen Age, ce qui n’est pas encore le cas.
La Grange aux Malades est un endroit parfaitement explicite, pour être chargé d’une rente envers la maladrerie de Dixmont au début du XVIe siècle. Ce lieu-dit fait partie d’une chaîne lexicale d’appellatifs repérée dans les pays d’Yonne, qui a donné lieu à des interprétations fautives.
Enfin, il faut compléter la liste des hameaux par l’omission du Buisson Jacob, qui regroupait au XVIIe siècle les sites de la Grenerie et de Maurepas. Aujourd’hui, l’aire qui recouvre le finage du Buisson Jacob a régressé, afin de désigner un hameau particulier, dissocié des deux autres.
Buisson Jacob, comme Bois Bourdin, est un finage forestier essarté, qui a appartenu à un nommé Jacob, prénom couramment utilisé au Moyen Age, francisation de Jacobus, Jacques.
Une question se pose alors au sujet du statut des noms de hameaux de la paroisse des Bordes : sont-ils de simples lieux-dits élevés au rang de noms de village, ou bien peuvent-ils répondre à l’appellation de toponymes, anciens vecteurs de dénominations antiques déformées par de fausses étymologies ?
La réponse est donnée par les étapes documentées de ces désignations qui renvoient à des situations contextualisées, lesquelles ne franchissent pas le cap du XIVe siècle. Nous les avons toutes brièvement énoncées. On peut en trouver les références dans mon ouvrage, Les lieux-dits, essai d’archéologie verbale, la forêt d’Othe à l’âge moderne, paru en 2003, aux éditions Champion.
Seul Gy-Meaux pourrait donc répondre à la définition généraliste de toponyme. Les autres noms de hameaux des Bordes sont pratiquement tous des microtoponymes qui ont empreint des zones d’habitat entre le XIVe et le XVIe siècle.
1 - AD Yonne, 3 E 50/437.
Mardelin, Merdelin ou pied-Gras ?
Extrait du plan castral de Chaumot de 1837 - Mardelin, (AD Yonne, 3 P 5479/13, section E1 des Garangers).
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Fiche d’archéologie verbale, éditée dans la Page du Chercheur n° 21.
Lorsque nous abordons l’origine d’un nom de lieu, nous sommes à chaque fois confronté à la représentation que celui-ci peut offrir au moment où il apparaît dans un document.
Il en est ainsi de Mardelin que nous connaissons depuis le début du XVIe siècle, et dont le nom est associé à un fief. Si l’on se réfère à la récurrence de ce nom de lieu, Mardelin constitue un dérivé du mot mardelle, terre fréquemment boueuse, envahie épisodiquement par des eaux stagnantes.
Mardelin, terme masculinisé, est adouci par un charmant suffixe, qui vient supplanter une métaphore moins honorable : Pied-Gras, connue en 1539, lorsque Jean Chapelle s’accorde avec les héritiers Le Hongre. Mais Mardelin est également dévalorisé à travers plusieurs relevés, lorsque ce fief épouse la racine paronymique de merde, avec Merdelin que l’on rencontre fréquemment.
Si l’on se réfère au cadastre napoléonien de Chaumot qui offre de belles représentations graphiques, la cour de ferme de Mardelin dispose d’une mare, que l’on disait autrefois marchais, inscrit dans l’aveu du fief de Mardelin que fait Edme de Chapelle le 22 décembre 1603 [1]. C’est d’ailleurs à partir de trois documents qui s’enchainent chronologiquement et conséquemment à la fin de cette année 1603, reproduits à la suite, que l’on peut cerner de plus près cette minuscule seigneurie de haute justice qui a appartenu aux Chapelle.
Le 16 octobre 1603 [2], Edme de Chapelle cherche à rendre hommage au seigneur et à la dame de Préaux qui demeurent dans le château de Chaumot, son fief ayant été saisi faute de foi et hommage. Ces seigneurs suzerains se nomment Jacques de Montgomery, et Renée Chevallier. Jacques de Montgomery est un ancien homme de guerre qui a combattu avec Gabriel de Montgomery, son oncle, dans les rangs protestants, ce dernier rendu célèbre, faut-il le rappeler, pour avoir mortellement blessé le roi Henri II au cours d’un tournois. Renée Chevalier a, elle aussi, été élevée dans un milieu réformé. Elle est la nièce de Pierre de L’Abbaye, homme de guerre, qui a fait du château de Chaumot une redoutable forteresse hugenotte, durant les guerres de Religion. Mais les temps ont changé. Les connivences entre les familles de même obédience ont été altérées par les guerres de la Ligue, et il semble qu’Edme de Chapelle ne fasse plus partie des gens désirables au château de Chaumot. Il s’en va seul rendre hommage sur les ruines du logis de Préaux.
Cette première tentative n’est sans doute pas probante. Edme de Chapelle produit donc un aveu du fief de Mardelin, dont il décrit entièrement les contours dans cet acte du 22 décembre 1603 [3]. C’est ici que l’on apprend que le fief de Mardelin est composé d’un seul tenant de 80 arpents de terre et qu’il est environné de toutes partz de terres que ledit advouant tient du seigneur de Courtenay. Ce sont les fiefs déclarés par Edme de Chapelle lors de sa convocation au ban et arrière-ban du bailliage de Sens. On constate ainsi que depuis l’accord passé avec les héritiers Le Hongre en 1539, Mardelin a entièrement conservé son assise territoriale.
Le 22 décembre toujours [4], Edme Chapelle réitère sa tentative de foi et hommage devant le château de Chaumot, mais le serviteur de la dame de Chaumot lui déclare qu’il avoit charge de ne point laisser entrer iceluy Sieur de Mardelin audit chasteau vers ladite dame. La porte se referme. L’écuyer Chapelle prend acte.
Cet épisode de 1603 qui nous permet d’entrevoir les contours du fief, bordé de maisons paysannes, de vieux arbres, de hayes vives et de bornes centenaires, peut être encore une fois associée au cadastre dit napoléonien réalisé en 1837, où l’on distingue dans la même section des Garangers que Mardelin, trois appellations parentes : la Mardelle d’Argent, la Mardelle du Chat et la Mardelle des Guignera.
Il s’agit de bons points de repère qui témoignent de l’environnement de Mardelin, terre des mardelles, siège d’un lieu de haute justice et d’une maison seigneuriale dont la forme en 1837 coïncide avec le dessin de l’enclos fortifié qu’en avait fait Marguerite de Montigny et son gendre Jean Puisoye, dès 1520.
1 - AD Yonne, 3 E 26/213.
La Fontaines aux aveugles sur le finage
de Bourrienne à Rousson
Extrait du censier des Célestins de Sens à Rousson,
du 4 janvier 1459 (AD Yonne, H 553, f° 10).
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Fiche d’archéologie verbale, éditée dans la Page du Chercheur n° 22.
La découverte de l’unique attestation d’un lieu-dit n’empêche pas son interprétation. Tout dépend des virtualités que ce microtoponyme propose à notre jugement. Voici un lieu-dit : La Fontaine aux Aveugles, découvert dans une déclaration des biens des Célestins de Sens, du 4 janvier 1459 [1], qui se prête idéalement à une enquête sur les fontaines miraculeuses.
Le censier situe ce lieu-dit au finage de Bourrienne, sur le territoire de Rousson, bien que le hameau de Bourrienne fasse partie de la paroisse de Marsangy.
Voici l’extrait de deux articles, cottés 10 et 11, qui nous intéressent, et leur transcription, posée à la suite :
La fontaine aux aveugles
Item ung arpent de pré assis en Bouriene,
ou lieudit la fontaine aux eveugles, tenant au
thesorier de la Villefolle d’une part & au pré
Goudon, qui fut aux hoirs dudit Jacquet de Thires
et d’aultre part au chemin commun. Et le tenoit tient
lesdits Dindelle et Sommier.
Item trois quartiers de pré ou environ
assiz à Rousson ou lieudit la fontaine aux Boteliers que
on dit la noise ville de morz, tenant aux
gueynes dessus le molin, et d’autre costé aux
prez de la maison Dieu de la Villefolle.
Et le tenoit Perrin Destorny.
Ces deux articles faisaient partie des propriétés baillées antérieurement à feu Jacquet Fossé l’aîné. Le premier article est tenu en 1459 par Henri Dindelle associé à Guillaume Sommier, qui tiennent également le quatrième article, un demi-arpent sis au Pré Gilles, et le septième article, un quartier de pré au lieu-dit Fournot. Le second article, sur lequel nous reviendrons plus loin, était tenu par Perrin Destourny.
La Fontaine-aux-Aveugles est chargée d’un sens presque sans équivoque, puisque ce lieu-dit possède des équivalents sur d’autres territoires. Ce type de fontaine est en effet associé à un mythe guérisseur qui rappelle celui de la légende de Saint-Ange. Saint-Ange, en la paroisse de Bussy-en-Othe, était le siège d’un fief possédé par l’abbesse de Saint-Julien d’Auxerre sur lequel était établi un ermitage. Les ermites y occupaient une loge et une chapelle. Ils jouissaient également des revenus de la seigneurie, de la pêche des étangs et d’un moulin [2].
La légende de Saint-Ange raconte l’histoire d’un enfant aveugle égaré dans la vaste forêt. Alors que celui-ci pleurait abondamment, craignant d’être dévoré par les loups, un ange lui apparut. L’ange fit cesser ses larmes et lui promit qu’un jour il verrait le ciel. Comment un tel miracle était-il possible, se demanda l’enfant ? A ses pieds, se trouvait une flaque de larmes. L’ange lui enjoignit de se laver les yeux dans la flaque et aussitôt l’enfant vit la source qui avait jailli du sol.
Les sources de Saint-Ange faisaient l’objet de pèlerinages bien attestés. Les pèlerins empruntaient le grand chemin de Dixmont et s’arrêtaient dans le bourg pour s’y reposer. Au XVIIe siècle un boucher de Dixmont, nommé Georges Lemaire, légua même à la paroisse une maison pour y accueillir les voyageurs [3]. Evidemment, on ignore si la fontaine de Bourrienne eut le même succès que celle de Saint-Ange, ou si elle était seulement l’objet d’un rite local.
Le second article révèle l’existence d’une fontaine plus énigmatique : la Fontaine aux Boteliers dont l’appellatif est probablement le patronyme des meuniers qui occupaient le moulin situé à proximité.
Cependant la source fait ici l’objet d’une commentaire assez curieux : que on dit la noise ville de morz. Le premier terme, noise, possède deux acceptions en ancien français, celui de bruit et celui de dispute. Comment donner un sens à cette expression : ville de morz en lui associant l’une de ces deux notions ? Je crois bien qu’il faut y renoncer, sinon d’imaginer l’aspect lugubre de l’endroit. Mais en matière de microtoponymie, il est aventureux de se laisser entraîner par son imagination.
1 - AD Yonne, H 553, f° 10.
2 - Le 3 avril 1495 (AD Yonne, E 373), Messire Richard de Saint-Aubin, prêtre, natif du lieu de Marchésieux au diocèse de Coutances, en Normandie, prend le bail des terres de Saint-Ange et de Chastele, de l’abbesse de Saint-Julien d’Auxerre.
3 - Par son testament du 20 juin 1655 (AD Yonne, 3 E 22/156), Georges Lemaire s’était engagé à donner et par ces présentes donne et délaisse tant aux pauvres de cette paroisse que pauvres passants et pellerins mandiants leur vie, ne pouvant trouver logis dans ce lieu de Dimon pour les rellever et loger, une maison pour les y loger, ce consistant en deux chambres basses, grenier dessus, bassegouttes derrière, le tout de fond en comble, assis en ce lieu de Dimon, proche et attenant les bastiments de Nicollas Berthier, marchand audit Dimon, tenant d’un long et d’un bout audit Berthier, d’autre long à une ruelle commune et d’autre bout par devant à la grande rue qui est sur le ru, laquelle maison sera et demeurera commune aux pauvres, sans qu’ils puissent prétendre avoir droit de propriété les uns plus que les autres, à laquelle maison il y sera gravé à la gresserie qui est au dessus de la porte qui est sur la grande rue en grosses lectres : la maison commune à tous les pauvres sans que les marguilliers ny abistans puisse icelle vendre ou eschanger.